Asako Narahashi
by Elsa Bleda
Maria Blaisse.
« On ne peut donc jamais dire : il n’y a rien à voir, il n’y a plus rien à voir. Pour savoir douter de ce qu’on voit, il faut savoir voir encore, voir malgré tout. Malgré la destruction, l’effacement de toute chose. Il faut savoir regarder en archéologue. Et c’est à travers un tel regard – une telle interrogation – sur ce que nous voyons que les choses commencent de nous regarder depuis les espaces enfouis et leurs temps enfuis. » Georges Didi-Huberman, Écorces
J’appartiens donc à cette famille des « têtes penchées » qui, depuis l’enfance, ont pris l’habitude de regarder le sol et de ramasser des bris au sol qui deviennent soudain des trésors. Comme mon œil a toujours été attiré par les rebuts, j’ai toujours eu plaisir à récupérer chaises, tables, planches et cartons déposés sur le trottoir. C’est pour cela aussi que les collages de Schwitters m’arrêtent et m’indiquent un chemin, un espace condensé en un format réduit. J’ignorais son travail au moment de déposer un dossier aux Beaux-Arts et de présenter au jury des collages qui s’apparentaient vaguement aux siens. En revanche, je connaissais les Nouveaux Réalistes : Jacques Villéglé, Raymond Hains, François Dufrêne et leurs prélèvements dans la rue de couches d’affiches lacérées.
La dernière année à l’École des beaux-arts de Paris, j’ai eu l’occasion de rencontrer Raymond Hains et son rapport si singulier à la parole : vous lui posiez une simple question et il vous embarquait aussitôt dans un jeu d’associations libres nourri de références autant historiques qu’autobiographiques, pour toujours retomber sur ses pieds et répondre à sa manière à la question initiale. Avec le langage, il usait finalement de la même technique du collage, en superposant les couches, en découpant les mots, en retournant les lieux communs, en créant des accidents et en faisant son miel des tours que nous joue l’inconscient. Tout cela était assez jubilatoire, même s’il semblait un peu seul à la fin de son soliloque : plus d’un décrochait dans la petite assemblée des auditeurs ébaubis. C’est cette liberté que je voudrais recouvrer au fur et à mesure de mes investigations en Zone Sensible. Saisir l’occasion, saisir la chance, et élargir par cercles concentriques mon territoire.
Écrire n’est pas parler, et je ne sais pas si j’écris pour contrer le flot des paroles : je parle trop vite, je mâche mes mots. Donc, ici, à l’intérieur de l’Abri Durif, je reprends les fouilles et découvre les couches dont est constitué mon sol. À un moment donné, les paroles se sédimentent et se déposent tout au fond de ma caboche.
凌晨三时
3heures du matin
Takashi Homma, Towards The City, 2016.
Japanese Writer Osamu Dazai (太宰治)
Photo by Tadahiko Hayashi.